Que réserve ce blogue aux lecteurs et lectrices pour l’automne 2006 ? 

Après deux mois de silence et de réflexion, il me semble que notre regard ne doit pas se tourner uniquement vers notre lointain passé, ni vers des horizons inaccessibles aux confins ou limites de notre Univers connu. Il doit aussi se tourner vers le futur de l’Humanité, vers les percées de notre intelligence, autant individuelle que collective. Il doit aussi être interpellé par cette soi-disant crise de l’énergie que nous créons en gérant mal les ressources de notre planète – nous l’avons déjà évoqué dans le passé.

L’Humanité est actuellement plongée dans une espèce de crise d’adolescence. Nous ne nous ramassons pas, dans notre chambre, même si Mère Nature commence à nous gronder en nous demandant d’y faire le ménage. Nous sommes trop occupés à autre chose : il y a tant à explorer, la technologie pouvant facilement nous distraire dans l’Ordre du Spectacle.

Incapables donc de comprendre notre passé et le mystère de notre naissance, troublés par un futur incertain où des machines intelligentes pourraient nous ravir le contrôle de notre planète, et en plus incapables de faire le ménage de notre environnement… Ne serait-ce pas suffisant pour nous plonger définitivement dans une sombre vague de pessimisme ? Pourtant, nous ne savons rien encore, il y a de quoi nous occuper au lieu de désespérer !

1. 96 % de l’Univers nous échapperait-il ? Cela m’avait échappé…

Composition de l'UniversÀ titre d’exemple, un documentaire récent de la BBC, Most of Our Universe is Missing, diffusé sur les ondes de Radio-Canada, expose ce houleux débat autour de la matière sombre, cette partie manquante de l’Univers qu’on tente d’incorporer dans le nouveau modèle standard cosmologique. Malgré de nombreuses lectures en astrophysique, dois-je avouer que cette émission a eu un effet choc. Je ne m’étais pas encore penché sur cet aspect de la recherche cosmologique, étant encore en train de digérer Le roman du Big Bang de Simon Singh et les complexes problèmes de géométrie non euclidienne reliés à la théorie des cordes dans l’Univers élégant de Brian Greene. Voilà bien la conséquence d’une recherche personnelle, quand on est chercheur sans papiers !

Ironiquement, ce nouveau modèle standard s’appuie sur trois composantes dont la plus grande partie nous échapperait : la matière, ce maigre 4% d’atomes qui composerait l’Univers. Elle serait déclassée par la matière sombre qui en constituerait 21% et l’énergie sombre qui complèterait le tout de ses 75%… donc un beau 96 % qui manque à l’appel; nous vivons dans un tel Univers, pourtant !

Que conclure momentanément ? Beaucoup de phénomènes cosmologiques qu’on ne comprend pas encore, malgré nos observations les plus poussées, peuvent nous plonger dans la perplexité. Les données les plus récentes recueillies par le satellite WMAP – c’est un peu le fils du premier satellite COBE – appuieraient le nouveau modèle inflationniste de l’Univers pour soutenir le nouveau modèle standard, plus particulièrement cette nécessité de disposer de suffisamment d’énergie pour que cette inflation soit possible.

Pour les esprits plus curieux, qui veulent réviser les fondations du nouveau modèle cosmologique, un suite d’articles intéressants permet de faire le tour de ce sujet assez rapidement; une espèce de Cosmologie 101 qui reprend les éléments essentiels pour comprendre notre Univers, à la lumière de l’expertise des scientifiques du vaste projet de recherche gravitant autour des observations réalisées à l’aide de WMAP.

2. Simulacre et simulations – à la Baudrillard !

Fait notable, le rôle joué par les simulations informatiques a été prépondérant dans cette succession de d’incertitudes venant ébranler certaines théories scientifiques, dans une épopée qui s’étend sur plus de quinze ans, résultant en un changement de paradigme dans notre perception de l’Univers – nous reviendrons sur ce sujet dans la série Calculons-nous mieux que l’Univers.

Alors, quelle leçon tirer de cette succession de doutes, d’observations et de découvertes ? Malgré la richesse des informations prodiguées dans ce documentaire, après l’avoir visionné maintes fois, et pris des notes comme il se doit, je retiens un argument et une observation tout à fait pertinente du docteur Mike Disney, un des contestataires de ce nouveau modèle.

Son argument principal repose sur la comparaison entre les modèles mathématiques utilisés pour conduire des simulations informatiques et les lois physiques qui régissent l’Univers. Il fait justement remarquer, à propos du projet de simulation Millenium - une simulation démontrant l’impact de la matière noire sur la formation des galaxies, conduite par le professeur Carlos S.Frenck – que les résultats d’une simulation informatique, même s’ils sont semblables à une partie de notre univers observable en bien des points, ne doivent pas nous conduire à inférer que l’Univers répond aux mêmes lois que celles utilisées par la simulation. Autre détail sur lequel nous reviendrons.

La pertinence de son observation nous plonge en plein coeur de l’épistémologie, au coeur même du problème de la connaissance :

« Le plus grand obstacle à l’avancement de la science, c’est l’illusion de la connaissance, l’illusion qu’on sait déjà ce qui se passe alors qu’on ne le sait pas ».

Voilà qui pourrait nous inciter à repenser notre façon d’aborder la cosmologie, en examinant le progrès scientifique non seulement dans ses faits ou ses observations, mais dans la manière de nous représenter l’Univers, plus particulièrement à travers la trame narrative racontant ses origines, une fois de plus. Il est de plus en plus difficile d’ailleurs de nous passer de ces magnifiques images animées qui résument en quelques secondes des milliers ou des millions d’années d’interactions entre différentes composantes de la matière, qui remplacent maintenant ces images ou ces photographies que nous avons été habitués de contempler dans notre jeunesse.

Ignorer les faits scientifiques pourrait être grave, mais ignorer que ce que nous voyons est de l’ordre de la simulation, malgré la beauté des images de synthèse, peut être une forme d’ignorance qui passe sous silence dans la culture ambiante, donnant valeur de vérité à une réalité virtuelle, factice en quelque sorte.

Factice ? Oui, Les fictions de la science. « Quark, nombre complexe, ancêtre commun, gène… Faut-il croire aux entités théoriques de la science ?», comme le sous-titre ce magnifique numéro hors-série de la revue Science et avenir, juillet-août 2006. Si vous devez acheter une seule revue scientifique cet automne, c’est celle-ci… d’autant plus que la bibliographie qui y est proposée ouvre bien des horizons pour qui veut réfléchir aux différents scénarios fictifs qui nous sont proposés non seulement dans le domaine de la cosmologie, mais aussi de la biologie ou des mathématiques.

Alors, voilà bien ce qui pourrait nous inviter à la dispersion, devant cette variété incroyable de nouveaux objets – ou sujets -de curiosité. N’est-il pas le temps, en cette session d’automne, de revenir aux racines de ce blogue, pour les quelques mois à venir, tout du moins ?

3. La simulation n’est pas l’histoire – histoire de se démêler un peu

Après bien des années à me pencher sur le roman cosmogonique, et malgré une accumulation incessante d’ouvrages traitant d’astrophysique, me voilà encore piégé devant certaines questions fondamentales qui m’avaient échappé.

Sans professeur ni curriculum de cours pour encadrer mon investigation personnelle, il me faut bien tenter de surseoir à ces écueils, ne serait-ce qu’en étant attentif uniquement à l’enfilade des titres proposés par des magazines de vulgarisation scientifique ou des ouvrages qui me guident momentanément, de manière intuitive.

J’accompagne l’homme de la rue, le citoyen moyen, exerçant une profession non scientifique, tout en étant confronté aux discours des grands philosophes ou des grands savants de notre époque. Exaspéré parfois devant le manque de temps, je voudrais bien passer des semaines et des semaines enfermé dans la bibliothèque pour étudier uniquement, sans avoir besoin de travailler. Maintenant dans la cinquantaine, sans réelle sécurité financière, il me reste parfois à rêver, à développer une volonté – insuffisante pour le moment – permettant de mieux prendre en main ma santé et ainsi espérer, dans une dizaine d’années, quitter le marché du travail pour enfin plonger toute la journée durant au coeur des questions primordiales enveloppant ce merveilleux Univers.

Voila en quelque sorte une confession, acte d’humilité de quelqu’un qui aurait voulu devenir chercheur ou écrivain, mais qui s’est dispersé sans discipline en butinant allègrement d’un livre à l’autre, laissant filer le temps aussi à travers de longues périodes de paresse… cela n’enlève rien à mon bonheur, sachant bien que je m’occupe bien et risque peu de souffrir d’ennui.

Ceci dit, il faut donc s’inventer une espèce de rentrée virtuelle, une session d’automne qui devrait être marquée d’un thème particulier, puisque le printemps nous a vu un peu éparpillé. C’est un peu comme proposer un programme de lecture, se concentrer sur un thème particulier puisque l’heure est au choix. Cybernétique ou cosmologie ?

Je prends le virage cosmologique pour le moment, mais sous l’angle de l’incertitude plus particulièrement. La série de billets Calculons-nous mieux que l’Univers est la série qui a le plus de potentiel, d’autant plus que la lecture de l’ouvrage de Lévy est terminée et que je suis maintenant dans Decoding The Universe de Seiffe.

Pour résumer, nous devons continuer à nous interroger sérieusement sur notre manière de percevoir l’Univers, sous forme de tranches de récits simulés, à l’aide d’images de synthèse modélisées, à partir de modèles mathématiques reproduisant le plus fidèlement possible les grandes lois physiques. Gardons à vue que ces récits simulés reposent souvent sur des systèmes considérés comme stables, permettant ainsi un passage cohérent, de manière déterministe, entre des conditions initiales et des conditions finales, sans rien d’extérieur pour influencer. En relisant cette dernière phrase attentivement, vous pourrez y reconnaître le germe de nouvelles limites qui s’imposent à ces nouvelles fables.

S&V HS 146Parmi ces doutes qui chapeautent cette nouvelle session, une autre inspiration pour la rentrée a été aussi de revenir sur un autre magnifique numéro hors série de Sciences et AvenirL’Univers est-il sans histoire – abandonné cet été sur la table à café de la bibliothèque. En sous-titre, de manière presque provocante, on lance : « Si l’Univers a une histoire, alors son évolution comporte des événements qui résisteraient à toute explication théorique ». Me voilà surpris et médusé ! Mais en lisant quelques articles, que j’ai déjà pris soin de bien souligner, je me suis effectivement aperçu que j’étais piégé par certaines questions fondamentales, n’ayant pas encore eu l’opportunité de méditer aux conséquences de l’utilisation de lois physiques – dont on établit au départ la pérennité comme si elles étaient là en suspens dans l’Univers et tout à fait éternelles – afin de pouvoir raconter l’histoire des phénomènes dans une succession de changements d’états.

À la lumière de cette réflexion sur l’histoire, car dans la culture scientifique il faut aussi réfléchir à cette notion nécessairement – on peut relire le paragraphe précédent encore une fois et constater que nos récits simulés viennent d’en prendre encore un peu plus pour leur rhume. Particulièrement si, en plus de nous présenter simplement des phénomènes, elles deviennent pour la plupart des gens LA représentation historique, ce qui serait tout à fait différent. Et voilà une perle au collier des citations, pour nous placer dans l’ambiance de ce numéro, par nul autre que Illya Prigogyne, dans un article qui n’est pas loin de l’hermétisme :

« Malheureusement, la science est un domaine très vaste et les chercheurs qui s’occupent de cosmologie ne connaissent pas souvent la physique des phénomènes de non-équilibre; et d’habitude ceux qui s’occupent de physique de non-équilibre connaissent peut la cosmologie ».

Voilà donc une belle case vide qui nous permet de reprendre un propos de Pierre Lévy, lorsqu’il mentionne la diversité des créations culturelles – la cosmologie et ses simulations, à ce titre, peuvent aussi être considérées ainsi. Il nous interpelle en indiquant que «face au tableau de toutes les formes possibles, la tâche nouvelle du créateur est d’y découvrir une case vide afin d’y laisser sa marque ». Dans ce sens, en considérant la remarque de Prigogyne, il n’est pas difficile de s’apercevoir que la cosmologie moderne aurait son propre jeu de cases vides et que l’utlisation presque surabondante des simulations, pour étayer ses fondements théoriques, laisse encore beaucoup de place à de nouvelles interprétations.

D’ailleurs, en reculant au moment de la révolution copernicienne ou galiléene, en plein changement de paradigme, pourrait-on s’imaginer maintenant que les principaux acteurs impliqués dans le passage d’un univers géocentrique à un univers héliocentrique ne se doutaient pas être cités sans cesse, dans les siècles suivants, comme des instigateurs d’un nouveau savoir ? À même titre, ne serions-nous pas actuellement au coeur d’une nouvelle révolution copernicienne, devant cette communauté scientifique qui a peine à sortir de certaines ornières de modèles théoriques, indémontrables par expérimentation.

La matière sombre ou l’énergie sombre, ces entités théoriques, des commodités à la limite, qui soutiennent le nouveau modèle cosmologique standard, pourraient-t-elles un jour être abondonnés, comme on a abandonné la sphère extérieure des étoiles suite aux propositions de l’astronome Thomas Digge, au XVième siècle ? Et que penser de cet entremêlement inextricable des équations soutenant la théorie des cordes, où les physiciens théoriques se complaisent dans des hypothèses élégantes mais indémontrables scientifiquement pour le moment ? Ou, comme nous le disions précédemment, quelles nouvelles questions viendront nous barrer le chemin après les premières expériences qui seront réalisées suite à la mise en marche de l’accélérateur de particules LHC du CERN ?

Bref, avouons que le vocabulaire scientifique, malgré toute sa rigueur, ne permet pas un interaction entre toutes les disciplines, pour mieux décoder notre cosmologie. À la limite demeure encore un immense schisme entre les sciences appliquées et les sciences du savoir, comme la philosophie ou l’anthropologie, là où il doit aussi être possible de s’interroger sur le sens véritable de nos représentations ou de nos modèles intériorisés de la réalité. Cette notion d’histoire, sous-jacente à une succession d’événements qui ne répondent pas nécessairement à des lois, semble alors inadéquate à appliquer dans le cas des simulations, qui n’illustrent en fait que la succession de phénomènes, d’états de systèmes, dans le temps, assujettis à des lois physiques et déterministes. Quelle place peut-on faire au chaos, aux systèmes instables et à la limite à un peu de magie ou de merveilleux ? - Holà, cette petite fibre Pauwells Bergier qui refait surface !

Voilà donc que l’homme de la rue que je suis doit bien modestement avouer qu’il s’est enfargé non dans les fleurs du tapis, mais sur un pavé en travers de son trottoir ! Il reste encore bien des croûtes à manger pour que ce blogue puisse se prétendre rigoureux. Il est un bon exercice d’apprivoisement d’un monde scientifique très vaste. De plus en plus facile de comprendre que la cosmologie contemporaine demande un effort d’imagination hors du commun, en dehors du savoir populaire et répandu. Il y a de quoi à perdre son latin, avant de pouvoir se sentir vraiment à l’aise !

      

Il y a quelque chose qui m’intrigue aussi, que je n’ai pas encore eu le temps d’examiner : comment réagissent les lecteurs et les lectrices de magazines, lorsqu’ils parcourent les kiosques à journaux, et se retrouvent avec des titres chocs, tels que Notre galaxie est-elle une cannibale ?, Qu’y avait-il avant le Big Bang ?, Le monde existe-t-il vraiment ?, Big Bang, il n’a peut-être jamais eu lieu (Science & Vie, nos. 1049, 1054, 1057, 1063). Ne serait-pas un petit projet intéressant sur sémiologie des pages couverture pour un étudiant ou une étudiante se cherchant un sujet d’essai ! Les titres à sensation contribuent-ils à changer le modèle intérieur de la réalité des gens et qu’en reste-t-il dans l’imagerie populaire ? La science, dans ses manifestations populaires, tente aussi de vendre sa copie. Ce serait intéressant de pouvoir connaître le tirage de ces numéros.

En résumé, mon intérêt serait de deux ordres, pour le moment :

  • Débusquer les principaux débats, par intérêt et par passion personnelle – car à vrai dire toutes ces lectures im-précisent de pus en plus cette représentation naïve de l’Univers que j’avais sans doute il y a quelques années à peine – ne me posant pas toutes ces questions.
  • Plus récemment, le désir de comprendre aussi comment les autres se représentent l’Univers a fait surface. Je vois comment les scientifiques le font, mais j’aimerais tant partir avec une caméra vidéo en main, me promener et demander au hasard des rencontres qu’on me raconte la création de l’Univers, son histoire, ou tout autre aspect relatif à nos origines. Ce serait sans doute fort instructif ! Voilà qu’il faudrait devenir un Fellini ou un Lelouch de la cosmologie, en quelque sorte !

 4. Un astrophysicien romancier ou un romancier astrophysicien ?

Trois fois passera ou quatre, déclarais-je en titre de billet… Alors, pour demeurer en appétit, laissons nous sur cette question, que nous explorerons dans un prochain billet, très bientôt : pouvons-nous lire l’oeuvre d’un astrophysicien comme l’oeuvre d’un romancier ?

Expérience en cours, vous dirai-je. Mais ce billet tire déjà en longueur. Il faut bien vous laisser respirer un peu !

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