4. Un astrophysicien romancier ou un romancier astrophysicien ?  

Afin que cette rentrée virtuelle prenne l’air d’une rentrée réelle, il fallait bien revenir de la librairie avec quelques bouquins, histoire de m’assigner un programme de lecture automnal. Pourquoi ne pas aborder différemment les choses ? Il me vient parfois d’étranges idées; je n’hésite pas à m’y laisser aller, même si ce n’est qu’à partir d’une impression fugace, sinon une émotion. Voilà ici l’avantage d’être un chercheur sans papiers : improviser librement sa démarche..

OriginesMon choix est très subjectif : trois éditions de poche des écrits de Trinh Xuan Thuan étaient disponibles dans une librairie près de chez moi. Je les prends, les palpe, les considère. Et puis, non – c’est toujours mon premier réflexe, partant généralement bredouille devant un tel achat impulsif et insensé. Seconde visite, troisième visite, je cède : il me faut bien quelques bouquins pour la rentrée… Un intervalle de quinze ans sépare le dernier volume du premier, publié en 1988. Même en tenant compte que certaines observations risquent d’être périmées, à la lumière de nouveaux faits observés depuis par la communauté scientifique, c’est surtout l’enfilade des sous-titres qui me charme et m’inspire, plus que les titres d’ailleurs. Ils me plongent dans l’esprit de l’essai de François Foulatier, Le roman cosmogonique. Les sous-titres s’énumèrent ainsi :

  • Et l’homme créa l’univers (La mélodie secrète);
  • La fabrication du réel (Le chaos et l’harmonie);
  • La nostalgie des commencements (Origines).

Chaos harmonieLa cosmologie et l’astrophysique ne sont-elles pas des sciences humaines avant tout, destinées à créer notre univers, cette tentative de fabrication du réel qui exprime notre nostalgie des commencements ? Combien de gens se soucient de celà, cependant ? La question se pose à tous, à un moment de leur existence. Cette curiosité est un peu plus l’apanage des scientifiques – on les laisse répondre à notre place, bien sûr… sans trop nous y investir. Alors, pourquoi ne pas lire en enfilade les ouvrages d’un astrophysicien, comme s’il s’agissait d’une trilogie romanesque, en se mettant dans l’esprit de l’homme de la rue, comme nous évoquions dans le billet précédent. Ces bouquins se vendant pourtant bien, ils sont dans bien des cas abandonnés au bout de quelques chapitres – il m’est arrivé régulièrement dans le passé de faire ainsi, perdant le courage de continuer devant tant de complexité.

Défendu de souligner – peut-on y résister ? – ou d’arrêter. On lit comme sur la plage, mais en se donnant l’occasion de passer rapidement à travers un gros corpus scientifique – près de 1 400 pages, sans les notes et appendices – au lieu de s’attarder sur les détails… Et fait particulier, pour ajouter une couleur différente à la lecture, on accepte d’emblée aussi la foi du scientifique, en se demandant comment cela pourra se traduire à travers son oeuvre. Selon l’auteur, d’ailleurs :

«La cosmologie moderne nous a aussi appris que l’univers a été réglé avec une précision extrême pour que la conscience (fondée sur la biochimie du carbone) apparaisse. Ce réglage, on peut l’attribuer soit au hasard, soit à un Grand Architecte. J’ai parié sur la seconde hypothèse. Ce pari, je l’ai fait, non pas en tant qu’homme de science, mais en tant qu’homme de foi».

Voilà donc de quoi me tenir occupé pour quelques semaines. Je livrerai mes impressions de parcours d’ici la fin septembre, mais j’ai déjà du travail en chantier pour la série Calculons-nous mieux que l’Univers, en plus d’avoir repéré deux nouvelles parutions de Peter Voit et Lee Smolin, dans le numéro de septembre de Scientific American.

Au moment d’écrire ces lignes, ce n’est pas un secret, il y a déjà quelques passages de soulignés dans La mélodie secrète. J’ai été éclairé d’une rencontre avec la pensée de Saint-Thomas d’Aquin. On dit que la foi déplace des montagnes, mais elle permet aussi de conjecturer aisément sur l’infini, autant sur la nature infinie de l’Univers que sur celle de Dieu; n’allez pas voir ici que je m’y prononce – les spéculations métaphysiques n’ont pas encore occupé beaucoup d’espace dans ce blogue. Mais peut-on éviter les questions inévitables pendant longtemps ? J’y reviendrai bientôt, un petit ménage dans les rayons de ma bibliothèque m’ayant permis de dépoussiérer un autre bouquin intéressant, presque dissimulé un bout d’un rayon où je fouille moins souvent. Je retrouve ainsi sa table des matières avec intérêt; j’y ai repéré un chapitre pertinemment intitulé Examen du problème ontologique dans les divers modèles d’univers. Détour imprévu, une fois de plus; j’y reviendrai aussi !

L’adjonction de l’ontologie à l’astrophysique et à la cosmologie constitue de fait une triade intéressante si on désire élargir ses perspectives. À la limite, cette triade sera encore plus indispensable quand nous reviendrons sur le thème de La machine univers, avec Lévy, Seiffe et Lloyd. En explorant le courant de pensée néo-mécaniste sous jacent à l’hypothèse que l’Univers pourrait être en fait perçu comme une immense machine à calculer, peut-être pourrons-nous alors être face à face avec la Deus Ex Machina !

Pour conclure sur ce billet, avouant que je prend de plus en plus conscience de ce que je ne sais pas, je préfère laisser la parole à Bernard Williams. Son allocution, prononcée dans le cadre des premières rencontres philosophiques de l’UNESCO en 1995, est titrée précisément Qu’est-ce qu’on ne sait pas… C’est un des textes les plus intéressants que j’ai lu ces dernières années, d’autant plus qu’il nous invite à des incursions tout à fait pertinentes dans les domaines de la mécanique quantique et de la physique des particules.

C’est un texte non seulement à lire, mais à relire surtout en suivant ces quelques liens vers des articles complémentaires. Finalement, si ce billet vous a conduit vers une réflexion beaucoup plus approfondie, qui dépasse infiniment ma propre capacité de réfléchir, au moins aurai-je été d’une quelconque utilité… mais qu’en sais-je vraiment ?