Time Line of the Universe – Crédit: NASA/WMAP Science Team

LA COSMOLOGIE MODERNE
Une nouvelle page se tourne !
 

Un peu plus de treize milliards d’années après de début de l’Univers, une nouvelle page de son livre d’histoire s’ajoute au grand album de l’Académie royale des sciences de Suède, le prix Nobel de physique 2006 venant d’être accordé à deux chercheurs ayant contribué à cartographier les traces résiduelles de son explosion initiale : les docteurs John C. Mather et George F. Smoot . Vous avez probablement entendu parler des satellites COBE ou WMAP ou encore vu apparaître régulièrement dans les médias scientifiques et les magazines cette illustration ovale (plus bas) représentant une cartographie du rayonnement fossile de l’Univers, aussi appelé fond diffus cosmologique.

Cette découverte scientifique peut désormais être considérée comme une des plus importantes en cosmologie; elle est un des éléments clé soutenant la cohérence de la théorie du Big Bang.

Ainsi, après maintes années d’exposition au public, même dans des magazines moins spécialisés, ces scientifiques y ayant contribué méritent enfin leurs lettres de noblesse ! C’est un signe de reconnaissance prestigieux de la part de la communauté scientifique, confirmant que ces observations détaillées du rayonnement fossile sont d’ importance égale à la découverte initiale de Penzias et Wilson, eux aussi couronnés du prix Nobel de physique en 1978. Les anglophones pourront désormais utiliser Smoot & Mather – matière douce – pour les désigner, comme si leur nom était prédestiné !

CHRONOLOGIE
Une succession de découvertes

En 1964, les radioastronomes Penzias & Wilson sont gênés par un bruit de fond parasite lorsqu’il tentent d’entrer en communication avec le satellite Echo. Leur tentative d’élimination de cette émission semblant émaner de toutes directions les conduit involontairement à une découverte majeure, alors qu’ils entrent en contact avec d’autres membres de la communauté scientifique. Voilà qu’un chercheur du MIT, Bernard Burke, leur suggère que ce bruit de fond pourrait avoir une origine cosmologique. Cette découverte presque fortuite au départ se transforme rapidement en une découverte majeure, donnant aussi suite aux intuitions de Gamow, Alpher et Herman, dans les années 1940, à savoir qu’un bruit de fond résiduel pourrait provenir du Big Bang. Une série de mesures, avec des moyens limités à l’époque, permit enfin d’établir que cette intuition était fondée.

Cette première série de mesures conduit, beaucoup plus tard entre 1989 à 1993, à la mission COBE (Cosmic Background Explorer). Le lancement d’une sonde dotée d’instruments de mesure beaucoup plus précis permet d’effectuer les premiers relevés du rayonnement fossile. Cette image, tirée de la banque multimédia de la mission, permet de constater que les fluctuations du rayonnement sont très faibles : une mesure de différence de température de 1 sur 100 000, soit un cent millième de degré, relativement à une température uniforme moyenne de 2.73 degrés Kelvin du champ observé. Ces infimes différences dans le résidu de l’explosion initiale, même si elle ne constituent que des fluctuations très légères, sont considérées comme suffisantes pour être à l’origine de la disparité énorme des structures qui populent maintenant l’Univers : des amas de galaxies côtoyant de vastes régions de l’espace où elles sont absentes. Comme dans les modèles météorologiques – en se référant à la sensibilité aux conditions initiales dont il est question dans la théorie du chaos – ces infimes différences ont été déterminantes pour générer ces structures.

Depuis 2001, la mission WMAP (Wilkinson Anisotropy Probe) permet de produire une carte encore plus détaillée de l’Univers, dans ses premiers moments, mais avec une sensibilité 45 fois plus grande que la mission précédente. Pour faciliter la compréhension, rappelons que sur cette image les couleurs indiquent des points plus chauds (rouge) et moins chauds (bleu), tandis que les barres blanches indiquent la direction de la polarisation de la lumière plus ancienne. Il ne s’agit donc pas d’une représentation visuelle de l’Univers – à ne pas confondre – mais bien d’une représentation de ses variations de température, mesurée à une grande échelle et sur de grandes distances. En fait, c’est comme un thermomètre : une thermographie en trois dimensions des premiers instants de l’Univers. Cette nouvelle information permet de déceler encore plus précisément quand les premières étoiles se sont formées et procurent de nouveaux indices sur les événements qui se seraient produit dans le premier trillionième de seconde de l’Univers (10-12 seconde).

Comme les deux premières missions ont apporté des résultats intéressants, mais avec un degré de précision qui n’est pas encore satisfaisant, une troisième mission majeure suivra celle de WMAP de 2007 à 2009. La mission PLANCK permettra d’atteindre une précision de mesure infiniment plus grande. Sur la gauche, l’illustration est une simulation du type de carte qui pourrait s’obtenir à partir des mesures de la sonde qui sera expédiée dans cette mission. Jusqu’à date, l’existence des galaxies dans leur configuration actuelle indique aussi qu’il suffit de variations très minimes de température pour que le modèle conserve sa cohérence. Ces minimes changements sont en quelque sorte les «graines» – sous forme d’aspérité de la température. Cette nouvelle mesure pourra maintenant s’effectuer à un degré de précision qui peut déceler une différence de 1 sur 5 000 000 de degré, permettant ainsi de produire des simulations encore plus précises de la formation des amas de galaxies à partir des nuages de gaz initiaux.

Bien sûr, ce sommaire n’expose que les points essentiels; en examinant le sommaire des objectifs scientifiques de ces missions (COBE – WMAP – PLANCK) sur leurs sites respectifs, on peut constater de légères différences malgré un fond commun.

UNE DOUBLE CONSÉCRATION ?
Cosmologie et géométrie euclidienne

La lecture du texte de présentation grand public du Nobel de physique 2006 risque de créer un remous pour qui veut lire entre les lignes.

« [...] Le projet COBE peut aussi être considéré comme le point de départ pour la cosmologie en tant que science exacte : Pour la première fois, des calculs cosmologiques (comme ceux concernant la relation entre la matière sombre et la matière ordinaire, visible) ont pu être comparés avec des données réelles de mesure. Ceci transforme la cosmologie en vraie science (plutôt qu’une sorte de spéculation philosophique, comme la cosmologie traditionnelle).

[...] La conclusion semble aussi être que l’Univers est Euclidien – autrement dit, que notre géométrie nous disant que deux lignes parallèles ne se croiseront jamais semble tenir,  même à une échelle cosmologique. »

The Nobel Prize in Physics 2006
From unexepcted noise to precision Science

Ces propos sont intéressants à double titre, voulant d’une part promulguer définitivement la cosmologie au rang de science exacte, mais d’autre part évoquant aussi ce credo Euclidien de la géométrie. Cette allusion n’est-elle pas clin d’oeil, presque moqueur, à une partie de la communauté scientifique - les théoriciens de la physique – qui tente tant bien que mal d’inscrire nos existences dans un espace géométrique non euclidien, en deçà de dimensions apparemment cachées de l’Univers ?

Il faudra voir, dans les prochaines années, si la physique théorique saura conduire ses chercheurs au podium de L’Académie Royale des Sciences de la Suède ! Et surveiller aussi qui réagira à cette déclaration pour le moins inusitée ! Les auteurs Peter Woit et Lee Smolin, dont les ouvrages ont été sommairement présentés dans ce blogue, devraient sûrement sourire devant cette proclamation euclidienne, puisque leur essai constitue un regard très critique sur la physique théorique.

Cette déclaration univoque ramenant la géométrie euclidienne à l’ordre du jour, et nous invitant à errer encore pendant longtemps entre des lignes parallèles, aura-t-elle des conséquences sur les recherches sur les modèles cosmologiques alternatifs ? Est-ce une institutionnalisation encore plus définitive du modèle standard, devenant une nouvelle frontière à l’hérésie ? En fait, pourrait-on voir des traces d’un certain fondamentalisme scientifique devant une telle déclaration ?

Donc, même si la cosmologie est sur la voie de devenir une science exacte, ajoutons une note légère et un peu d’eau au moulin des débats à venir. Mentionnons que la physique théorique, au lieu d’offrir un modèle cosmologique unique, propose un nombre incalculable de modèles. Nous écrivions dans un billet précédent qu’une récente recherche suggèrerait qu’il y aurait 10500 théories M parfaitement valables, chacune décrivant une physique différente.

Cette opinion est reprise différemment, avec une certaine pointe d’humour faut-il  dire, par le journaliste scientifique George Johnson du New-York Times dans un article intitulé Oh, for the Simple Days of the Big Bang.  

« Si on décompte le nombre d’univers imaginables, chacun avec une dose différente d’énergie sombre, il est si vaste qu’il “est mesuré non en millions ou en milliards, mais en googol ou en googolplex”. (Avant qu’il ait été transformé en nom d’engin de recherche, un googol a été défini comme étant 10 à la puissance de 100 et un googolplex comme étant 10 à la puissance googol.) Pourquoi nous retrouver par exemple dans l’univers numéro 110 310 077 252 serait encore une tautologie : si nous n’y étions pas, nous ne serions pas ici pour demander. »

Voilà donc de quoi faire sourire et effectivement nous ramener à la géométrie euclidienne dans notre Univers numéro 01 pour le moment… univers zéro un pour reprendre le titre de ce blogue ! Le plancher parait-il maintenant plus solide ? Les fondations du modèle standard sèchent dans leur nouveau coffrage, tout du moins.

APOSTILLE 2006-10-23
Savoir changer de point de vue

Je dois nuancer mon propos de la section précédente, suite à un éclaircissement prodiqué par Robert Lamontagne, en réponse à mon commentaire laissé dans son billet Nobel et Cosmologie, dans le blogue Science ! On blogue Astonomie.

Lui ayant fait part de mon observation sur cette remarque de l’Académie, à propos de la géométrie euclidienne, il me répond fort à propos – je cite ici l’essentiel de sa réponse :

Je ne suis pas convaincu que la déclaration accompagnant le Nobel de cette année soit un “clin d’oeil” aux théoriciens de la cosmologie. J’y vois plutôt la reconnaissance du fait que les récentes observations du rayonnement fossile permettent de trancher de façon définitive (?) entre plusieurs représentations géométriques possible de l’Univers observable.

Les modèles cosmologiques basés sur la théorie de la relativité générale proposaient 3 géométries possibles pour notre Univers: une géométrie à courbure positive (un Univers fermé, fini, et dont la durée de vie est finie), une géométrie à courbure négative (un Univers ouvert, infini dans le temps et l’espace), ou une géométrie à courbure nulle (un Univers euclidien ouvert et infini dans le temps et l’espace).

Cette réponse n’a pu que m’inciter à me ralier sans réserve à son observation judicieuse, et j’ai ajouté ceci, en partie, pour clore la discussion :

En y réfléchissant à deux fois, je me ralie à votre interprétation, effectivement ! En reprenant les termes cruciaux de la citation de l’Accadémie, sur la géométrie : « [...] basis for calculations concerning the fundamental shape of the Universe. [...] even in the cosmological scale ».

Ainsi «forme fondamentale» et «échelle cosmologique» peuvent effectivement référer aux trois géométries possibles de l’Univers OBSERVABLE comme vous le dites si bien. Ces trois modèles, qu’on mentionne dans tous les ouvrages, n’auraient rien à voir en quelque sorte, avec la potentielle géométrie différente à une échelle sub-planckienne, effectivement ! Bref, nous voilà à nouveau à cheval entre le microcosme et le macrocosme, entre la relativité et la mécanique quantique.

Donc, voilà qui peut adoucir ma critique précédente de l’Académie, où je m’était aventuré un peu trop rapidement sans suffisamment réfléchir. Comme quoi on peut revenir sur ses positions, même si ceci ne demeure que de la petite histoire, dans un blogue qui n’est pas tenu par un scientifique. Nous apprenons sans cesse, bref ! Impossible de ne pas remercier chaleureusement M. Lamontagne pour cette mise au point…

OPPORTUNITÉ DE LECTURE
Les rides du temps

Cette consécration de la mission COBE constitue une belle opportunité pour se familiariser avec l’histoire de la mission COBE en ajoutant un livre à sa bibliothèque personnelle ! Un des deux récipiendiaires du Nobel – George Smoot – a publié l’essai Wrinkles in Time, maintenant traduit dans la collection Champs Flammarion. Même s’il date de 1994, avant la mission WMAP, cet essai expose les éléments essentiels de cette «découverte du siècle», selon Stephen Hawking. En quatrième de couverture, on nous la présente comme une aventure – une intrique : « quinze ans de recherches pendant l’âge d’or de la cosmologie, à traquer l’antimatière, à lancer des ballons, à utiliser l’ancien avion espion U-2 pour envoyer des radiomètres dans la haute atmosphère, à convaincre la NASA, après l’échec tragique de Challenger, de s’intéresser au satellite COBE ».

D’ailleurs, un des aspects passionnants de la recherche scientifique, c’est lorsqu’elle est racontée en s’insérant dans la trame du vécu. C’est à ce moment que le récit scientifique emprunte la voie romanesque, démontrant bien comment la science peut alimenter nos existences.

QUESTION
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  1. Après cette déclaration que L’Univers est euclidien, quelle attitude devons adopter face aux travaux de physique théorique qui explorent les dimensions cachées ?
  2. Cette consécration des théories prédictives ajoutant plus de poids à la théorie du Big Bang ferme-t-elle la porte aux autres théories ?
  3. Doit-on continuer à investir dans ce genre de recherches ?

 RÉFÉRENCE

Niveau 201 – Bibliothèque de Signets mise à jour régulièrement sur le sujet

Rayonnement fossile