1. Une image qui vaut bien plus que mille mots
The Earth Simulator Center
Pas tout à fait une pouponnière !
Le dernier billet se terminait par cette question : Se pourrait-il que la cosmologie soit même en train de s’adapter à l’air du temps, à notre époque de convergence numérique ? Existe-t-il en fait une cosmologie numérique ?
Ci contre, cette vision du centre de calcul du Earth Simulator Center, à Yokohama au Japon, n’est pas tirée d’un film de science-fiction. Quelques grands centres similaires sont disséminés sur la planète, permettant de conduire des simulations informatiques de toutes sortes de phénomènes, dont les phénomènes cosmologiques. Elles sont généralement peu connues du grand public.
2. Le fondement de la cosmologie computationnelle
Sur quels fondements peut-on s’appuyer, en utilisant le terme Cosmologie computationnelle, tel que nous avons tenté de le décrire brièvement dans le premier billet ?
Les simulations cosmologiques, généralement présentées sous forme animée, sont un produit dérivé de la cosmologie contemporaine. Elles se situent tout d’abord dans le troisième Ordre présenté dans le second billet : l’Ordre du Spectacle.
Cette classification est strictement pour la commodité de cette analyse; elle ne jette aucun discrédit à la valeur indéniable du savoir cosmologique. Les simulations s’y classent à tire de représentations virtuelles du réel, autant sur le mode spatial que sur le mode temporel.
Généralement, leur qualité visuelle est indiscutable. Elles peuvent être en soi d’extraordinaires objets de contemplation, voire de médiation, tout en nous faisant réfléchir sur la phénoménalité presque impénétrable du tissu cosmique. Elles prennent un sens tout à fait différent lorsque le regard est éduqué, en nous permettant de pénétrer derrière le complexe jeu de représentations qu’elles nous offrent au premier coup d’œil.
Mais comment ces simulations prennent-elle sens et nous confrontent-elles au mystère infini de l’Univers, imperceptible à nos sens ?
Afin d’illustrer le propos, visionnez une première fois cette simulation de l’interaction des ondes gravitationnelles entre deux trous noirs, sans essayer de comprendre exactement de quoi il s’agit. Simple exercice d’admiration.
Un nouveau modèle
Cette simulation provient du dossier Black Hole Simulation Breakthrough – qui présente l’interaction des ondes gravitationnelles entre deux trous noirs, selon une vision d’Einstein. Les chercheurs ont transposé mathématiquement le modèle einsteinien dans l’ordinateur de leur centre de recherche – ce fut la plus grande expérience de calcul jamais effectuée par un ordinateur de la NASA.
Dans quel ordre de grandeur ce phénomène se produit-il, en termes de distance, et de temps? – belle interrogation ouvrant la porte à la prochaine section…
2006-05-17 | Planche graphique | Article explicatif | Nytimes.com
3. Comment cette simulation est-elle possible ?
Chaque simulation cosmologique se caractérise ainsi :
- Chaque simulation, même si elle désigne un phénomène différent, résulte d’une connaissance approfondie d’un ou plusieurs modèles mathématiques déduit des théories existantes sur les lois fondamentales qui semblent gouverner l’Univers. D’entrée de jeu, ces modèles mathématiques, aussi abstraits peuvent-ils nous paraître, sont déjà en eux-mêmes des systèmes de représentation symbolique du réel.
- Chaque modèle mathématique est le fruit des avancées de la recherche scientifique. Depuis quelques décennies, en recourant aux outils informatiques, les chercheurs tentent maintenant de les transposer visuellement.
- Chaque animation n’est pas une «animation» dans le sens traditionnel, où des objets sont animés l’aide d’un système de génération d’images par ordinateur (CGI), comme dans les dessins animés. C’est plutôt le résultat d’une série de calculs très complexes, découlant de ces modèles mathématiques. Le résultat est donc le produit, avant tout chose, d’une simulation mathématique, et secondairement le résultat d’une simulation informatique. Cette distinction est à conserver à l’esprit.
- Chaque simulation exige généralement une puissance de traitement dont l’ordre de grandeur dépasse souvent notre sens commun. Elle peut mobiliser pendant plusieurs heures ou plusieurs jours à la limite, le laboratoire informatique d’un centre de calcul. Elle s’obtient avec des super ordinateurs pouvant effectuer plus de 50 trillions d’opérations par seconde !
- Un aspect plus important encore est que ces animations illustrent des phénomènes qui se produisent souvent sur très une longue période de temps.
- Ce qui doit retenir aussi l’attention, c’est que les distances qui y sont représentées se situent dans des échelles de grandeur en dehors des capacités de notre expérience sensorielle.
- Ces durées et ces distances transcendent donc notre capacité à comprendre de premier abord ces phénomènes ne pouvant être représentés que par des simulations informatiques.
C’est dans ce sens que nous pouvons affirmer que la cosmologie copmutationnelle peut désormais se classer dans le champ de la convergence numérique, sous deux perspectives distinctes:
- la simulation mathématique, rendue possible par le calcul numérique;
- la simulation visuelle, rendue possible par l’utilisation de vecteurs géométriques tridimensionnels qui doivent être ramenés dans l’espace bidimensionnel de l’image.
4. Un retour sur les Sursauteurs Gamma
Voici un second exemple qui illustre un autre phénomène dont il a été question dans un billet précédent - Tsunami causé par une explosion cosmique? – où a été présentée l’explosion d’un Sursauteur Gamma Mou.
Ce billet se terminait par un clin d’œil à d’étranges interprétations, dont l’auteur fut victime d’ailleurs, puisque son imagination débordante et sa culture scientifique chancelante le conduit parfois à des pistes un peu moins fréquentées.
Il vous est maintenant possible de visualiser une simulation d’un SGR, provenant de l’article Simulation Matches Historic Gamma-Ray Burst, tiré du rapport annuel 2003 du NERSC (National Energy Research Scientific Computing Center).
SGR | NERSC | QuickTime
En résumé, cette simulation illustre un jet émanant du centre dune étoile, 9 secondes après que l’effondrement de son centre en un trou noir. Le jet émane à travers sa surface, ayant un rayon équivalent au Soleil. Le bleu représente les régions de basse densité, le rouge est plus dense et le jaune encore plus.
Encore un fois, il n’est pas nécessaire de comprendre en entier le phénomène pour apprécier les vertus de cette simulation. Ici, on a un temps et une espace délimité dans la description de la simulation.
5. Trois fusions galactiques
- La première représente deux galaxies spirales, comportant chacune un trou noir au centre, au début de la fusion. Des centaines de millions d’années après que les galaxies fusionnent, les trous noirs au centre fusionneront à leur tour.
- La seconde représente la fusion de deux galaxies. Elles n’entrent pas en collision; leurs coeurs passent à proximité et tournent séparément avant de revenir ensemble. Elle est le résultat du travail de Thomas J. Cox, de l’université deCalifornie, à Santa Cruz.
- La troisième simulation est la version animée de l’illustration en entête de premier billet de cette série. Elle représente la distibution logarithmique de la densité des gaz d’une galaxie simuleés, la grille dans laquelle elle se déroue est sur une étendue de 134 kpc., la densité la plus faible est en rouge et la plus élevée en bleu. Elle est le résultat du travail de Masao Mori de l’Université de Californie à Los Angeles et Masayuki Umemura de l’Université de Tsukuba.
Fusion galactique | NASA | 4.6 Mo | Media Player
Fusion galactique | NERSC | 729 Ko | QuickTime
Formation d’un nuage galactique | EARTH SIMULATOR | 12.8 Mo Media Player
5. L’ancêtre des futurs HAL
Ayant maintenant pu nous familiariser avec quelques simulations informatiques, histoire de nous ouvrir l’imagination encore, remémorons-nous un instant la tétralogie 2001-3001, mettant en vedette nul autre que le superordinateur HAL.
Dans un article intitulé HAL’S Legacy, Arthur C. Clarke, le père de cette omnisciente machine, évoque sa naissance en l’attribuant affectueusement au CRHC – Centre de calcul haute performance de l’Université d’Urbana - en date du 12 janvier 1997. Le superordinateur suivant pourrait donc être considéré comme son ancêtre, même s’il n’a pas toutes les capacités de HAL. Clarke a été un peu en avance sur son temps.
Voici donc le superordinateur Columbia du NAS, occupant actuellement la 4ème position au palmarès 2005 du TOP 500 Supercomputer Site Selon l’OQLF, un superordinateur est un «ordinateur de très grande puissance, très rapide, destiné principalement à l’exécution de travaux scientifiques caractérisés par l’importance du volume et la complexité des programmes de calcul». Cette définition correspond exactement à cette magnifique et extraordinaire machine – une série de billets, sous la thématique L’Ordre des Machines, paraîtra dans ce blogue, dès cet été.

Sa puissance de calcul est phénoménale : 51,87 Teraflops. Comme un Teraflops égale à 1 million de billions d’opérations par seconde – 51 x 10 E 18 – conservez à l’esprit que nous obtenons ce chiffre mirobolant : 51 870 000 000 000 000 000 opérations de calcul à la seconde !
- Cette puissance de calcul s’appuie sur un jeu de 20 grappes de 512 microcroprocesseurs Itanium 2 Intel, ce qui en porte le total à 10,240 !
- Peut-on s’imaginer aussi que les simulations informatiques impliquant une telle puissance de calcul peuvent être troublées par des défaillances informatiques, si les équations sont trop complexes ?
- Quel défi ce doit être de redémarrer un tel superordinateur, utilisé par des centaines ou des milliers de personnes à la fois, selon l’ampleur des projets de calcul. Pensez-y quand vous redémarrerez votre minuscule micro-ordinateur – ce pléonasme est maintenant significatif, n’est-ce pas…
Vous pouvez faire plus ample connaissance de cette machine ultra performante en consultant le site Columbia Super Computer hébergé au NASA Advanced Super Computing (NAS) Division.
Vous pouvez avoir un aperçu des projets de calcul et de simulation en cours, en consultant le document Project Columbia e-Books, via un connexion sécurisée du NAS – sélectionnez le bouton OK.
Si cette connexion venait à ne plus être disponible, il est aussi possible d’explorer le site à partir de la page NAS Division Projects.
Un dernier fait: le plus puissant ordinateur répertorié en 2005 est le IBM Blue Gene avec 131072 processeurs, procurant une puissance de calcul de 280,6 Teraflops. Un nouveau superordinateur, en construction, devrait atteindre une puissance incroyable de 360 Teraflops, soit plus de 5 fois celle du superordinateur Columbia.
6. Les simulations sont avant tout des perceptions
D’un point de vue épistémologique, en creusant le concept de simulation, une nouvelle piste de recherche peut aussi être explorée de manière amusante, en tentant de déceler dans quel réseau sémantique se situe le terme simulation.
Conservons à l’esprit que les simulations sont avant tout des représentations, soumises à notre perception. On peut paraphraser sommairement Piaget, qui fait remarquer que « la perception est une connaissance des objets résultant d’un contact avec eux, alors que la représentation consiste à les évoquer en leur absence »
Réseau sémantique
Représentation sémantique du terme «simulation»
En cliquant sur l’image précédente, vous obtiendrez une vue détaillée d’une Galaxie sémantique tracée autour du mot simulation, produite sur un outil très évolué d’analyse sémantique: l’Atlas Sémantique de l’Institut des sciences cognitives.
Si vous disposez d’une machine virtuelle Java, sur votre ordinateur personnel, vous pourrez ainsi tracer le réseau sémantique des mots représentation et perception, et les comparer à l’exercice illustré ci haut, avec le mot simulation. Amusez-vous bien !
7. Clin d’œil
On peut terminer cette réflexion sur la sémantique en relisant le billet Le monde existe-t-il vraiment ? – en attend le prochain billet de cette série, qui vous introduira à un ouvrage incontournable, permettant d’aborder la cosmologie numérique.
Prochain billet
L’Univers peut-il être considéré comme un vaste système de traitement de l’information ?
Niveau 201 | Bibliothèque de signets | Référence
Cosmologie-computationnelle | Puissance-Calcul
Version 1.2 – 16 mai 2006






